C’est Noël. Tu aurais donné n’importe quoi pour ne pas subir cette réunion de famille. C’est ton père qui est venu te chercher, tu n’avais même pas la force de conduire. Tes parents sont profondément inquiets de te voir dépérir. Il y a deux mois, quand Alicia t’a mis face à un ultimatum, tu as choisi de rompre avec elle. Tu ne voulais plus la décevoir. Depuis, tu es une épave. À force d’arriver en retard au travail, quand tu y allais, tu t’es fait licencier. Tu passes tes journées chez toi dans le noir, à dormir ou à traîner sur les réseaux sociaux, en vivant sur tes maigres économies. Bientôt, tu ne pourras plus payer ton loyer et tu devras quitter ton appartement. Tu as l’impression que le monde entier est contre toi, alors comment pourrais-tu te défendre ?
Mathieu et Laura ne tardent pas à arriver. C’est un Noël spécial pour eux, puisque Laura est enceinte. La perspective de devenir tonton t’indiffère totalement, de toute façon, tu ne tires plus aucune joie de quoi que ce soit. Pire, les voir ainsi tous les deux heureux ravive la blessure laissée par la rupture avec Alicia. Mathieu te sert fort dans ses bras, mais il n’ose plus te demander comme tu vas. En attendant que tout soit prêt, tu montes dans ta chambre. Tu es perdu dans tes idées noires quand tu entends doucement toquer à la porte. C’est Laura.
« Je voulais pas te déranger.
– Non, c’est bon. Il faut que je descende ?
– Pas encore. Je suis venue te parler d’autre chose. Ma grande sœur a connu ça.
– Ça quoi ?
– La dépression… Ça a été très dur, elle a même fait une tentative de suicide. Plus rien n’avait de sens pour elle. Elle ne mangeait plus, elle ne sortait plus de chez elle, elle ne répondait pas quand on essayait de l’appeler. Je pense que tu sais de quoi je parle. »
Tu gardes le silence.
« Ce n’est pas une fatalité mais tu dois accepter de te faire aider. Il n’y a pas de honte à avoir, c’est une maladie qui touche énormément de gens.
– Une maladie ?
– Oui, c’est une maladie.
– Peut-être que je suis vraiment fou.
– Non, pas du tout. Ça n’a rien à voir. C’est une maladie très complexe, difficile à comprendre aussi bien par les personnes qui en sont atteintes que par leur entourage. Mais ça peut se soigner. Le chemin que tu as pris ne mène nulle part, mais tu peux encore en changer. »
Au fond de toi, tu sens comme un ballon qui se dégonfle, et une envie de pleurer t’envahit.
« J’ai demandé à ma sœur le contact de sa psy, sans parler de toi bien sûr. Je te le laisse là, dit-elle en posant un post-it sur le chevet. Je ne pense pas que tu as vraiment envie de continuer comme ça. Personne n’a envie de rester malheureux pour toujours. Je sais que tu crois que tu ne manquerais à personne, mais c’est faux. Tu nous manquerais terriblement et l’on s’en voudrait à jamais de ne pas avoir réussi à t’aider. On est là, on te tend la main, mais il faut que la saisisses. »
Laura te caresse doucement la main avant de sortir de la chambre. Tu penses à Alicia, à tout ce que tu as perdu ces derniers mois, et au fait que tout va de pire en pire dans ta vie. Les larmes perlent à tes paupières. Tu essayes de les contenir mais en vain, alors tu pleures doucement dans la pénombre de ta chambre. Tu as envie de crier mais tu ne veux pas qu’on t’entende, alors tu attrapes un coussin et tu hurles dedans avant de le jeter par terre. Tu frappes le matelas pour sortir cette douleur atroce, tu frappes la tête de lit jusqu’à t’en faire saigner la main. À la vue du sang, tu t’arrêtes et tombes à terre, en sanglots. Mathieu arrive à ce moment dans la chambre, suivi de Laura. Il te prend dans ses bras, hébété, ne sachant que faire. Laura lui chuchote :
« Laisse-le évacuer, c’est important. »
Tu as l’impression que ça dure des heures. Tu n’as même plus de larmes à verser. Tu relèves la tête. Mathieu te tient encore dans ses bras, Laura est assise à côté de vous et te caresse doucement le dos, pendant que tes parents assistent à la scène dans l’encadrement de la porte, impuissants face à ta détresse. Laura se met debout et va vers eux.
« C’est une première étape. C’est déjà bien qu’il réussisse à exprimer ce qu’il ressent.
– Qu’est-ce qu’on peut faire ?
– Être là, l’écouter, être patient avec lui. Ça ne sera pas facile, mais il ne s’en sortira pas seul. »
Malgré ta souffrance, tu ressens l’amour de ta famille pour toi, et il te semble qu’une lumière brille tout au bout de ce long tunnel.